Heiner Lippe, pionnier de la construction terre crue [Düsselorf]

par admin6990
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Parmi les personnes que nous avons rencontrées lors de notre voyage, que ce soit pendant une minute, une heure ou un jour, certaines ont laissé des traces durables dans notre cœur, de par leur générosité, leur bienveillance et leur ouverture. Heiner Lippe fait partie de ces personnes. Architecte, prévenu par Jonas Tophoven de notre passage sur Düsseldorf, il s’organise pour nous recevoir chez lui, nous héberger deux nuits, et planifier une journée de visites architecturales. Nous le retrouvons dans sa maison du quartier d’Oberkassel où il habite avec sa femme Catarina, également architecte, et leur fille. Durant ce court séjour, nous profitons de repas végétariens maison délicieux, de trajets en voiture vintage et de découvertes du patrimoine culturel local comme le Kölsch, bière allemande brassée dans les environs de Cologne. Nous brossons ici un portrait tiré de nos conversations.

Les débuts

L’intérêt d’Heiner pour l’architecture remonte à son enfance : il a construit une première « hutte » à 10–11 ans avec ses cousins dans le jardin de son oncle, en utilisant des lattes et un rouleau de linoléum pour protéger de la pluie. Ce souvenir est encore très présent chez lui. Il voulait à l’origine faire de la peinture, vendre des dessins aux puces, et s’orientait vers un parcours artistique pur. Sa famille l’en a dissuadé car jugé trop risqué pour son avenir. Il découvre alors une filière qui fait le lien entre art et métier : l’architecture, notamment dans la tradition allemande de la « Baukunst » (l’art de bâtir). L’architecture apparaît comme un compromis acceptable entre sa vocation créative et les attentes familiales. Il choisit cependant de faire ses études en France, à Grenoble, pour deux raisons : être « dans les Alpes » et s’éloigner du domicile parental pour gagner en autonomie. Les trois premiers mois sont très difficiles linguistiquement.

 « À 18h le soir, rien ne sortait, rien ne rentrait. »

Mais il s’accroche, s’intègre, et profite d’une pédagogie très pratique de l’école d’architecture de Grenoble : ateliers de maçonnerie, plâtre, sculpture bois. Un de ses projets consiste à concevoir des meubles en bois, dont certains modèles ont été fabriqués et vendus en Guyane. Il se souvient des cours de sociologie et d’histoire, notamment avec Bruno Kézan, et surtout la rencontre avec le groupe Cratère – Laboratoire Terre, spécialisé dans la construction en terre crue. Cette rencontre est décisive.

Après cinq années d’études, il prolonge avec une formation spécialisée (CEAA / DEA) en construction en terre crue à Grenoble, motivé par la dynamique de Cratère. A l’époque la terre crue est perçue comme un matériau de pauvres, associé à l’inconnu et à la marginalité. Cratère travaille à revaloriser ce matériau, d’abord via la conservation du patrimoine en pisé dans le Dauphiné, puis en développant une recherche structurée (comportement à la pluie, angles d’érosion, etc.). C’est grâce à tous ces travaux qu’aujourd’hui on arrive à avancer sur la construction en terre crue. En parallèle, il fait très tôt ses premiers pas dans l’enseignement : Cratère le sollicite pour former, au nom de la Croix‑Rouge, des personnes partant en Afrique pour construire.

Premières activités en Allemagne

Vers 1990, à la fin de son CEAA/DEA, il habite à Échirolles en HLM avec sa compagne et trois enfants, dont l’aînée doit entrer à l’école. Ne trouvant pas de solution satisfaisante à Grenoble, ils décident de rentrer en Allemagne « le cœur lourd ». Heiner cherche alors un équivalent de Cratère à l’université allemande, mais découvre rapidement des contraintes de budget, d’espace, et un institut sur le point de fermer. Le professeur référent lui recommande de contacter un architecte connu pour ses projets écologiques, qui a déjà expérimenté la terre. Il l’appelle et obtient chez lui un contrat en indépendant. Il pense au départ beaucoup apprendre de ce mentor, mais celui‑ci est souvent absent, le laissant en première ligne.

Son premier chantier marquant est la réhabilitation d’une maison préfabriquée des années 60 (type Okal, équivalent des maisons Phoenix en France), dont la propriétaire est gravement malade. Après analyses, ils découvrent un cocktail de substances toxiques : Lindane, pentachlorophénol, colles, formaldéhyde, etc. Heiner situe ce contexte dans la série des « Holzschutzmittelprozess » en Allemagne (procès sur les produits de traitement du bois), qui révèlent des effets graves, y compris génétiques. La solution proposée est radicale : tous les panneaux en bois traité plus le bardage en plaques d’amiante sont retirés. Il reste l’ossature et la charpente saine. Il est décidé de reconstruire tout l’intérieur en terre, mais en 1990 aucune entreprise de construction terre n’existe en Allemagne. Heiner devient donc entrepreneur de terre lui‑même, réalisant la maçonnerie et les enduits, tout en assurant la maîtrise d’œuvre. Pour lui, ce chantier constitue ses véritables débuts de construction en terre crue en Allemagne, dans un contexte pionnier.

Développement d’une pratique écologique

Au fil des années, Heiner développe un corpus de projets cohérents par leur approche écologique, même s’ils restent modestes par leur taille : maisons individuelles, maison en bande, jardin d’enfants (crèches), rénovation d’église. Leur fil conducteur est le refus des matériaux plastiques, mousses, aluminium et le recours systématique à la terre et au bois. Il évoque notamment la rénovation d’une maison de 1701 (ancienne maison des pages et serviteurs d’un roi de Hanovre), 80 m de long, 12 appartements, avec pour contrainte le maintien des habitants pendant les travaux et la mise en place d’une isolation intérieure en terre allégée. Cette fois, il fait travailler des entreprises de terre, le volume ne permettant plus de tout assumer seul.

Parallèlement, ses débuts administratifs sont difficiles : il ne maîtrise pas le vocabulaire technique en allemand, ni les procédures locales (permis de construire, formulaires). Un ami lui conseille de rejoindre une association d’ingénieurs et d’architectes, le BDB. Il y trouve un environnement de soutien où il peut poser des questions naïves et profiter de l’expérience des anciens.

Engagement institutionnel

Heiner est engagé depuis longtemps dans des associations professionnelles et l’ordre des architectes, jusqu’à présider, depuis plus de dix ans, le groupe « durabilité et protection du climat » de l’ordre des architectes de Basse‑Saxe. Son engagement est bénévole ; il finance souvent son temps et ses déplacements.

Au niveau national, il participe à la formalisation des règles de construction en terre crue. Ce travail commence dès les années 1990 avec une association nationale, par des règles professionnelles, avant de se transformer progressivement en normes DIN, équivalentes aux DTU en France. L’un de ses récents aboutissements est la constitution d’une norme pour la maçonnerie porteuse en blocs de terre crue non stabilisée, jusqu’à 13 m de hauteur de dernier plancher (environ cinq étages). La norme a été approuvée en 2023, il ne manque plus qu’une signature officielle au DIN. Malgré ce retard administratif, il est déjà possible de construire dans ce cadre.

« C’est le combat de toute une vie. »

Tournant de 2009 : devenir professeur

En 2009, alors que son cabinet est en pleine croissance, Heiner reçoit une proposition de poste de professeur dans une université de sciences appliquées. Il devait s’associer avec un ami, mais conscient de la charge d’enseignement (18 heures par semaine, plus préparation), il comprend qu’il ne pourra pas maintenir une activité de chantier intense. Il accepte néanmoins, devient fonctionnaire d’État et arrête presque de construire, ce qu’il regrette, mais en y voyant une nouvelle mission : enseigner la pratique et la frugalité aux jeunes.

Pour sensibiliser ses étudiants à la complexité d’un projet, Heiner les invite à réfléchir à la question « qui est Dieu dans un projet ? » : l’architecte ? ceux qui ont l’argent ? les artisans ? les habitants ? ceux qui démoliront ? Et il utilise la métaphore du jongleur : « Imaginez-vous, vous êtes un jongleur et vous avez là : l’argent du client, le temps, votre motivation, le moment de la journée, la pluie dehors, etc. Et vous commencez à jongler. Si vous arrivez à rester dans le cercle, vous avez gagné. Et si jamais un truc tombe, c’est l’argent, le temps, les matériaux, vous avez perdu. »

Il applique un principe pédagogique fort en cours et sur les chantiers : interdire le mot “problème”. Le problème avec ce mot, c’est qu’il y a toujours un problème ! En attendant de voir qui veut le résoudre, on garde les bras croisés. Alors que si on parle plutôt de « défi », c’est autre chose. Il y a dans ce mot une motivation qui favorise la prise de responsabilité.

Heiner continue à transmettre des projets à son ami, avec qui la relation reste très bonne, et commence récemment à envisager un retour partiel vers la maîtrise d’œuvre.

Voyages d’étude immersifs : Brésil, Maroc, Inde

Pour Heiner, les voyages d’étude doivent sortir les étudiants de leur zone de confort, les confronter à des contextes réels, modestes, parfois difficiles, et les faire travailler réellement (terre, enduits, projets d’écotourisme, réhabilitation) plutôt que de rester dans un tourisme architectural de façade.

« J’aime bien jeter les étudiants dans de l’eau froide »

Heiner propose des destinations comme le Brésil, le Maroc, l’Inde. Il demande également une grande flexibilité. Il annonce clairement dans ses cours que les étudiants peuvent être amenés à dormir par terre, peut-être dans des chambres à dix personnes. Ce n’est pas du quatre étoiles. Si certains étudiants protestent, il ne les retient pas à chercher un hôtel, mais il reste fidèle à sa logique collective avec ceux qui restent.

Exemple : au Maroc, lors d’un projet d’écotourisme dans une oasis, le groupe est hébergé par une association sans moyens, dans des conditions rudimentaires (douche froide, robinet coincé). Si les étudiants protestent, il leur répond que « c’est un grand effort pour l’association de les recevoir, et cela fait aussi partie de l’apprentissage ». Plus tard, ils dorment dans une maison en chantier, avec une salle d’eau réduite à un tuyau d’eau froide. Les étudiants finissent par passer la nuit et se réveillent « super heureux ». Ils alternent ensuite avec un Ibis à et un riad magnifique, dans une chorégraphie volontaire de contraste, afin de relativiser sur les standards occidentaux.

Philosophie personnelle

Lorsque nous demandons à Heiner d’expliquer quelle est sa démarche personnelle pour limiter son impact environnemental, celui-ci déplace la question : « Pour moi ce n’est pas l’impact CO₂ qui est le premier pas, mais c’est le respect. C’est le respect envers nous, tout le monde, mais aussi envers tout ce qui vit. Si on part avec cette notion de respect, on rentre après dans la philosophie de la frugalité : de réduire, de ne pas prendre plus que ce dont on a besoin. »

Il analyse aussi qu’on a tendance dans notre société, depuis des siècles, à déléguer la responsabilité de nos actes à quelqu’un d’autre : les assurances, l’entreprise, les fêlures personnelles “maman était méchante”. Quand on a fait une faute, le premier réflexe c’est de déléguer la responsabilité. Or le changement durable doit partir de la responsabilité et de la conscience, non de la seule métrique CO₂, et se déployer sans culpabilisation.

D’un autre côté, Heiner souligne également l’effet repoussoir d’un discours trop militant, même factuel, lui-même se sentant accusé dès qu’il croise des gens « écolos ».

« Si on devient trop militant, on fait monter les murs »

Cette discussion a été très inspirante pour nous. Le principe de « responsabiliser et prendre conscience sans culpabiliser » nous montre une voie positive et est devenu un des crédos de notre voyage.

Engagement personnel

Malgré le peu de temps passé ensemble, Heiner nous a fortement marqué par sa personnalité : humble mais loquace, frugal mais subtil, toujours agréable, parfois espiègle, il se dégage de lui l’esprit du professeur entièrement engagé pour ses élèves, les générations futures. Sans nous faire de leçon, juste à travers sa façon de vivre, il nous a montré le fruit de ses réflexions personnelles sur le respect et la responsabilité. Végétarien, habitant dans une maison simplement aménagée, il roule en Mercedes W123, voiture des années 70 considérée comme l’une des plus fiables du monde avec une consommation de carburant raisonnable. Maintenir en état cette voiture (donc éviter d’en acheter une neuve) est sa façon d’appliquer une certaine sobriété à ses trajets.

Nous avons hâte de le revoir, probablement à l’occasion d’une prochaine édition du Forum Bois Construction,  ou pour lui faire visiter à notre tour les projets frugaux pertinents de notre région.