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Suite de la journée architecture à Düsseldorf. Heiner Lippe, l’architecte passionnant qui nous fait découvrir Düsseldorf et nous héberge, a réussi à prendre rendez-vous avec Eckehard, directeur de l’agence Wienstroer Architekten Stadtplaner à Neuss, ayant conçu le projet « L’Arche de Noé » dont nous avons visité le chantier le matin même avec Heiko Leonhard, le maitre d’ouvrage. Fondée en 1995, cette agence, dont les commandes sont souvent issues de concours gagnés, se définit par un travail holistique sur le développement de la qualité de la construction architecturale et urbaine, en cherchant à combiner innovation technique, clarté fonctionnelle et économie de la mise en œuvre.
Eckehard, président et fondateur de l’agence nous accueille avec Jaswinder Singh Hira, un de ses collaborateurs, dans leur salle de réunion pour une longue entrevue architecturale.
Le Défi de la complexité dans la construction
Eckehard revient dans un premier temps sur la genèse du projet « L’Arche de Noé ». Il faut savoir que l’appel d’offres en conception-construction a été initialement publié avec un dossier de 1000 pages ! Ce document, trop général et rempli de normes standards par un économiste externe, manquait de détails tangibles et a effrayé les entreprises. Dans ce cas, celles-ci ont tendance à majorer leurs prix par précaution. En contraste, en fournissant directement un modèle BIM 3D détaillé et un chiffrage du projet à une entreprise générale partenaire, Bauwens, celle-ci a pu rapidement comprendre le projet et soumettre une offre 20 % moins chère que celles de ses concurrents. Cette expérience souligne que la clarté et la précision technique dans les documents de consultation sont plus efficaces pour maîtriser les coûts.
De manière générale, la conception architecturale a évolué, abandonnant un modèle séquentiel linéaire au profit d’une approche en réseau. Cette nouvelle méthode est plus adaptée pour gérer la complexité croissante des projets, caractérisée par une multiplication des intervenants experts (leur nombre pouvant passer de 5 à 35 pour un projet) et la nécessité de jongler avec des conditions divergentes. La méthode traditionnelle ne fonctionne plus ; il faut désormais travailler sur plusieurs “strates” en parallèle, en intégrant les détails techniques dès le début, plutôt que de les aborder par étapes successives. Cette complexité impose une nouvelle forme d’intelligence, capable de naviguer entre les obstacles en choisissant rapidement un chemin alternatif si nécessaire.
Conjuguer construction bois et contraintes réglementaires
Eckehard revient ensuite sur le projet « L’Arche de Noé » : 140 logements en structure bois hybride. La conception repose sur une analyse de la performance requise pour chaque élément, sans dogmatisme matériel. Le choix des matériaux a été largement dicté par des contraintes économiques, réglementaires et pratiques. Par exemple l’utilisation d’isolants biosourcés a été écartée en raison d’un surcoût jugé trop élevé par l’entreprise, de la nécessité de maximiser la surface habitable en réduisant l’épaisseur des murs, et des craintes de l’entreprise face à la gestion de l’humidité sur le chantier, notamment dans une région où il peut pleuvoir durant six semaines en été. De même, l’option de planchers tout en bois massif a été abandonnée car elle aurait doublé le coût et nécessité 22 cm d’épaisseur de bois. Le coût reste un facteur déterminant, comme le résume l’architecte : “chaque centimètre coûte”.
Voici un aperçu des principes structurels pour les bâtiments de 6 étages :
- Noyaux et cages d’escalier en béton pour la stabilité.
- Piliers en acier, très fins mais robustes, encapsulés par plaque de plâtre pour la protection incendie, permettant une épaisseur de seulement 20 cm et ainsi optimiser l’espace.
- Murs extérieurs en ossature bois avec 37 cm d’épaisseur totale, incluant une isolation en laine minérale.
- Dalles mixtes composées de CLT (bois lamellé-croisé) surmontées d’une dalle de béton de 14 cm pour l’acoustique et la protection incendie, et d’une chape de 7 cm intégrant le chauffage au sol.
- Balcons en béton désolidarisés, choisis pour leur durabilité sur 30 ans, leur faible entretien et leur résistance au vandalisme.
- Isolation de voiles béton périphériques du rez-de-chaussée en polyuréthane.
Note : le polyuréthane est un matériau plastique dérivé du pétrole, dont la fabrication et le recyclage posent problème. Des alternatives existent comme le polystyrène expansé (moins impactant mais cela reste encore un dérivé du pétrole). L’amélioration des matériaux isolants de parties enterrées est un sujet important en cours d’étude : par exemple via la part de matériau recyclé dans le produit final, même si cela ne résout pas le problème de la pollution aux micro-plastiques qu’il génère.
Le projet atteint une performance énergétique KfW40, (plus haut niveau d’efficacité énergétique en vigueur dans la région).
Le chauffage et l‘eau chaude sanitaire sont fournis par réseau de chaleur urbain. Le chauffage est diffusé par planchers chauffants basse température (20 à 25 °C).
Les solutions de ventilation sont relativement simples et conventionnelles : ventilation mécanique simple flux, avec tirage dans les pièces humides.
La collaboration architecte-artisan
Julie et Eckehard échangent sur leurs deux philosophies distinctes concernant la collaboration entre l’architecte et les artisans, notamment les charpentiers.
La conception ultra-détaillée : Eckehard choisit de tout définir en amont, “jusqu’à la vis”, pour garantir que le résultat final soit conforme à sa vision esthétique et technique. Cette approche est souvent motivée par une connaissance approfondie de ce qui fonctionne ou vieillit mal, et vise à ne laisser aucune marge d’interprétation à l’entreprise.
La co-conception : Julie préfère laisser une place au dialogue et au savoir-faire de l’artisan. Cette collaboration permet aux entreprises de s’approprier le projet, d’en être fières, et peut mener à des optimisations techniques et économiques.
Un consensus émerge sur l’avantage pour un architecte de posséder une connaissance pratique des métiers du bâtiment. Cette connaissance lui donne d’une part une crédibilité face aux artisans qui sont experts dans leur domaine, et permet des discussions constructives. D’autre part, cette connaissance permet à l’architecte de juger si les propositions des artisans sont pertinentes (si on leur offre cette écoute).
Réfléchissons aux questions de coût financier !
Notre discussion a également porté sur les coûts financiers de construction, généralement identifiés (à tort) comme principal obstacle à la généralisation des matériaux biosourcés et des pratiques de construction durable. D’autant que les prix des matériaux conventionnels, comme le béton, n’intègrent pas leur coût environnemental, ce qui crée un déséquilibre. Un rééquilibrage ne peut reposer sur un seul acteur. Il s’agit d’une responsabilité à partager entre les décideurs politiques (qui peuvent orienter les aides et taxes), les maîtres d’ouvrage (qui peuvent accepter des compromis budgétaires ou architecturaux) et les architectes (qui doivent trouver des solutions innovantes à coût maîtrisé).
Pour conclure, plusieurs projets d’habitat social réalisés par l’agence Wienstroer nous ont été présentés. Dans ces projets, souvent lauréats de concours, l’agence a développé des solutions pour créer une densité vivable avec des espaces de vie de qualité, même avec des contraintes budgétaires fortes. L’élargissement des coursives pour en faire des lieux de rencontre ou la densification appropriée pour libérer de l’espace au sol sont des exemples de stratégies de conception. Ces retours d’expérience étrangers montrent que les problématiques de coût, de réglementation et de complexité sont universelles, mais que des solutions existent.
Pour en savoir plus :
Cliquez ici pour consulter la page du projet sur le site de l’architecte
